L'ouvrage d'un nouveau Cardinal attire l'attention. Quelle est la ligne directrice de sa pensée et de son action ? Quel visage de l'Église souhaite-t-il montrer ? Quel trait de son discours rendrait compte de cette « création », puisque c'est le terme consacré ?
Le livre s'ouvre sur une biographie en guise de prologue. Au-delà du risque d'autogratification du parcours sans faute, on est vite attiré par l'ouverture de cette trajectoire aux autres cultures et en particulier à l'Islam et à l'Afrique du Nord, son pays de naissance, mais aussi le lien qui est devenu la réponse à une mission confiée. Naissance et direction de l'Institut des sciences et théologie des religions de Marseille en 1992, doctorat de théologie sur les enjeux christologiques en théologie des religions, consulteur du Conseil Pontifical pour le dialogue interreligieux de 2008 à 2012, ordination pontificale en 2014, cardinal en 2022 avec un ordre amical du pape François : « reste proche du peuple » !
Puis, en quelque sorte changement de décor, même s'il y a des résonances fortes avec la formation précédemment décrite, Monseigneur Jean-Marc Aveline partage de manière didactique une « Petite théologie de la mission ». Elle s'articule autour de la mission comme dialogue de salut, la mission sur l'horizon de la promesse et enfin catholicité et fraternité. La lecture est aidée et passionnante, on commence ce livre et on ne peut le quitter.
Le dialogue comme fondement de l'action missionnaire Cette étude théologique propose une réflexion approfondie sur la nature et les fondements de la mission chrétienne, en mettant l'accent sur sa dimension dialogale et son inscription dans une perspective trinitaire. L'auteur développe une vision renouvelée de la mission, qui s'éloigne d'une approche purement prosélyte pour privilégier le dialogue et la rencontre.
Le dialogue comme essence de la révélation L'auteur ancre sa réflexion dans une théologie de la révélation comme dialogue. Citant l'encyclique Ecclesiam Suam de Paul VI (1964), il souligne que la révélation divine elle-même se présente comme une relation dialogale initiée par Dieu. Cette perspective théologique fondamentale permet de repenser la mission non plus comme une simple transmission d'informations, mais comme une participation au dialogue salvifique initié par Dieu.
La dimension trinitaire occupe une place centrale dans cette conception. En s'appuyant sur Jean-Paul II (Dominum et Vivificantem, 1986) et saint Irénée de Lyon, l'auteur montre que la mission doit être comprise comme une coopération à l'œuvre de l'Esprit Saint, en tant qu'assemblée des témoins du Fils. Cette vision trinitaire évite une approche réductrice de la mission et lui confère sa pleine dimension relationnelle.
La mission comme expérience de conversion mutuelle Un aspect particulièrement novateur de cette réflexion réside dans la conception de la mission comme expérience de conversion mutuelle. Reprenant la pensée de Michel de Certeau, l'auteur souligne que le missionnaire vit une conversion parallèle à celle de ceux qu'il rencontre. Cette approche transforme radicalement la compréhension traditionnelle de la mission : il ne s'agit plus d'une action unilatérale mais d'une rencontre authentique où chacun est transformé.
Le rapport au judaïsme comme paradigme L'étude accorde une attention particulière à la relation entre judaïsme et christianisme, présentée comme paradigmatique pour penser la mission. L'auteur retrace l'évolution historique de cette relation, depuis les tensions anciennes jusqu'au renouveau initié par Vatican II avec Nostra Aetate (1965). La formule du cardinal Lustiger d'« héritiers en indivis » synthétise cette nouvelle compréhension qui refuse tant l'absorption que la séparation radicale.
La réflexion de Franz Rosenzweig sur la complémentarité entre juifs et chrétiens enrichit cette perspective : le judaïsme incarnant la permanence du peuple et le christianisme le mouvement missionnaire. Cette dialectique permet de penser une mission qui ne vise pas l'uniformité mais valorise la différence comme lieu de rencontre authentique.
La catholicité comme horizon La dernière partie du texte développe une réflexion originale sur la catholicité. Loin d'être une simple extension géographique, la catholicité est présentée comme une qualité intrinsèque de l'Église, présente dès ses origines. Cette conception, inspirée de Henri de Lubac, permet de dépasser une vision quantitative de la mission.
L'auteur souligne que la catholicité authentique se manifeste particulièrement dans la proximité avec les pauvres et dans l'attention aux fractures de l'humanité. Cette perspective culmine dans une vision de la fraternité universelle, illustrée par les récentes initiatives du dialogue interreligieux.
Appréciation critique Cette « petite théologie de la mission » propose une synthèse remarquable qui renouvelle la compréhension de l'action missionnaire. Sa force réside dans l'articulation cohérente entre fondements théologiques (révélation comme dialogue, dimension trinitaire) et implications pratiques (conversion mutuelle, valorisation des différences).
La réflexion sur le rapport au judaïsme comme paradigme missionnaire constitue un apport particulièrement original. Toutefois, on pourrait souhaiter un développement plus approfondi sur l'application de ce paradigme à d'autres contextes de dialogue interreligieux, en particulier avec l'Islam qui est peu développé.
La perspective développée offre des ressources précieuses pour repenser la mission dans un contexte de pluralisme religieux, en proposant une voie qui évite tant le relativisme que le prosélytisme agressif. Elle invite à une mission humble et dialogale, fondée sur la confiance en l'action universelle de l'Esprit.