Dara Shoukoh. Prince du soufisme

Francois Gautier
Editions du Cerf
Rédigé par :
Gilles Berrut
14 avril 2026
Review :
Biographies
Histoire universelle
Spiritualité
Temps de lecture :
1
'

Dara Shukoh, le prince soufi

François Gautier

Un islam de tolérance et de lumière

Editions du cerf 2026

Il existe des destins qui résument une époque entière et en révèlent les contradictions les plus vives. Celui de Dara Shukoh est de ceux-là. Né le 20 mars 1615 à Ajmer dans un palais empli de musiciens et de courtisans (p. 15), fils préféré de Shah Jahan — le bâtisseur du Taj Mahal — et héritier désigné du trône moghol, ce prince à la fois mystique et lettré incarna pendant quelques décennies le rêve d'un islam réconcilié avec lui-même et ouvert aux autres traditions spirituelles. Son destin, abrégé par la hache de son propre frère Aurangzeb en 1659, est au cœur du livre que François Gautier, journaliste longtemps correspondant en Inde pour Le Figaro, lui consacre aux Éditions du Cerf.

Divisé en quinze chapitres, l'ouvrage suit chronologiquement la trajectoire du prince en s'appuyant sur des sources perses et les témoignages contemporains du médecin français François Bernier, dont les observations lucides et parfois acides jalonnent le récit. Dès l'enfance, le futur prince se distingue de ses frères par sa soif de livres — à douze ans il a déjà dévoré Firdausi, Saadi et Rûmî (p. 45) — et par une curiosité spirituelle précoce nourrie par son maître soufi Mirak Haravi, qui lui chuchote que «Dieu n'est pas limité à une foi particulière» (p. 47). Cette étincelle d'universalisme ne l'abandonnera plus.

L'auteur retrace avec précision l'éveil mystique de Dara (p. 89), son initiation à la confrérie qadiriyya, ses échanges inlassables avec des ascètes hindous et le sage juif nu Sarmad Kashani — qu'Aurangzeb fera décapiter pour apostasie. C'est ce même reproche qui condamne Dara : pour avoir traduit cinquante-deux Upanishads en persan (p. 125) et rédigé son chef-d'œuvre philosophique Le Confluent des Deux Océans (p. 97), dans lequel il affirme que l'hindouisme et l'islam ne diffèrent que par les mots, les oulémas le feront exécuter. Son élimination n'est pas seulement celle d'un homme, mais celle d'une vision entière d'un islam tolérant, engloutie sous l'orthodoxie triomphante.

Le livre vaut d'abord par sa densité narrative. Gautier restitue avec vivacité la splendeur et la cruauté de la cour moghole : les noces somptueuses de Dara et de la belle Nadira Banu Begum, célébrées pour l'équivalent de 318 millions d'euros actuels (p. 53), les intrigues fratricides et les massacres d'Aurangzeb. Un chapitre entier (p. 73) retrace l'histoire du soufisme, des origines à Bassorah jusqu'aux persécutions contemporaines — plus de cinq mille morts au Pakistan en dix ans lors d'attentats contre des mosquées soufies — ce qui replace Dara dans une longue et tragique filiation.

On regrettera pourtant que l'engagement passionnel de Gautier pour la cause hindoue transparaisse parfois au détriment de la rigueur historique. Son réquisitoire contre les empereurs moghols tombe parfois dans la généralisation — les invasions musulmanes qualifiées d'emblée de «particulièrement sanglantes et meurtrières» (p. 35) sans mise en perspective historiographique sérieuse. L'absence de notes de bas de page et quelques passages qui semblent davantage tirés de synthèses grand public que de sources primaires nuiront aux lecteurs exigeants.

Ces réserves n'entament pas l'essentiel : en ressuscitant ce prince oublié, Gautier pose une question brûlante d'actualité. Qu'aurait pu devenir l'islam indien si Dara Shukoh avait ceint la couronne ? La réponse appartient à la fiction, mais la question, elle, appartient à l'histoire

Pour lire le livre